Madagascar

 

LA FEMME
ET LES SOCIETES
PLURICULTURELLES
DE L'OCEAN INDIEN

J.-P. Domenichini

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À toute réflexion universitaire sur des questions concernant le Sud-Ouest de l'Océan Indien, il convient aujourd'hui que soient conviés des participants malgaches. Et, dans les publications qui s'ensuivent, les contributions malgaches sont souvent noyées dans une masse importante et restent malheureusement inconnues dans la Grande Île. Seraient-elles d'ailleurs connues, leur coût en euros en interdirait a priori l'achat par un public étudiant malgache. Pour permettre la connaissance de ces travaux, je voudrais ici en signaler certains en sachant qu'il est sans doute possible de trouver dans les institutions universitaires sinon les ouvrages en leur entier, du moins des tirés à part que leurs auteurs y auraient déposés, si tant est qu'ils ne considèrent pas se réserver à eux seuls le bénéfice de tels voyages et de telles invitations.

Gillette Staudacher-Valliamee, maître de conférences à l'université de la Réunion, a réuni et publié en 2002 les Actes d'un colloque sur La femme et les sociétés pluriculturelles de l'Océan Indien , qui s'était tenu en novembre 2000 (1). Je retiens donc cinq communications parlant de la femme malgache.

 

(1) Gillette Staudacher-Valliamee (éd.), La femme et les sociétés pluriculturelles de l'Océan Indien , Paris, Sedes , 2002, 408 p. - Dans les librairies de La Réunion, l'ouvrage est vendu 34,50 €.

Dans l'étude des « Rôles masculins et féminins dans la vie familiale (1945-1960) » (2), Mireille Rabenoro dresse parfaitement, en les replaçant dans l'histoire longue de la culture malgache et sous les diverses influences occidentales du 19 e et du 20 e siècle, les rôles de la femme à Madagascar. Le kitay telo an-dalàna , déjà initié par Andriantompokoindrindra au 17 e siècle et confirmé par Andrianampoinimerina à la fin du 18 e , sera repris par l'époque coloniale en dépit de sa prétention d'apporter plus d'égalité entre les genres. L'auteure met bien en évidence les conséquences de l'urbanisation avec la dématernalisation des rôles féminins au profit des emplois de femmes de ménage, de « ménagères » disait-on. Les conséquences aussi de la christianisation : la femme est réduite à son rôle d'épouse. Elle décrit aussi les nouveaux rôles de l'homme, qui empiètent sur ceux de la femme dans la société ancienne. Un texte à lire avec attention et à méditer.

 

(2) Mireille Rabenoro , « Rôles masculins et féminins dans la vie familiale (1945-1960) », pp. 109-117.

Le texte de Louis-Paul Randriamarolaza (3) sur « L'intégration par les femmes dans les sociétés pluriculturelles » montre comment, au cours des âges, les différents immigrants se sont intégrés à la société malgache par des mariages avec des femmes malgaches, lesquelles possèdent les droits sur la terre. On lira avec profit la définition anthropologique de ce qu'est l'« unique et seule "ethnie" » malgache, qui regroupe les différentes populations régionales et « comporte cinq familles ethniques » - une définition qui devrait enfin mettre fin à l'utilisation du mot à la place du vocabulaire méprisant de « tribu » qu'utilise le discours colonial. Ces cinq familles remplacent avantageusement les « aires culturelles » définies autrefois par Ralph Linton, un des grands noms de l'anthropologie américaine. Il rappelle aussi opportunément avec le zazalava que les principes du droit malgache ancien ne sont toujours pas abandonnés après un siècle de droit « moderne ». Une contribution de poids dans la connaissance de Madagascar.

 

(3) Louis-Paul Randriamarolaza , « L'intégration par les femmes dans les sociétés pluriculturelles », pp. 319-326.

Une troisième communication, celle de Bakoly Razafindandy sur les droits coutumier et moderne à Ambila dans la région antemoro (4), apporte une contribution utile aux descriptions qui avaient été faites par l'O rstom il y a quarante ans. Reposant sur des enquêtes de terrain, c'est un très bon travail qui montre l'influence du droit français et de l'évangélisation actuelle. Dans cette société fortement agnatique tend à s'instaurer un équilibre entre les sexes. Je me permettrai toutefois d'ajouter que, outre les associations de femmes qui savaient et savent toujours imposer leurs décisions, la femme y avait aussi pratiquement dans la famille une importance que le discours officiel ne reconnaît pas. En effet, je connais des cas où la séparation ou « déposition » de l'épouse par un homme résultait non de sa volonté propre mais des décisions de ses « mères-et-sours », c'est-à-dire de la mère et des sours du mari. Pour la femme, il était apparemment plus important d'être admise par les « mères-et-sours » du mari que par le mari lui-même.

 

(4) Bakoly Razafindandy , « Entre droits coutumier et moderne : vers l'équilibre matrimonial ? », pp. 327-337.

Quoiqu'elle ne concerne pas directement Madagascar, j'ai retenu la communication de Robert Chaudenson sur les femmes et langues dans la société d'habitation bourbonnaise (5), c'est-à-dire dans la première période de l'établissement à l'île Bourbon fin 17 e siècle, avant l'introduction des cultures commerciales et la formation de grandes plantations. L'interprétation de Chaudenson est bien connue depuis sa thèse de 1974. Il y rappelle l'importance numérique des femmes malgaches. Il y là un champ de recherche à retravailler, car la langue parlée par les premiers habitants s'est en fait formée à Fort-Dauphin dans le sud de Madagascar et fut apportée à Bourbon par des Malgaches libres, puis, après le massacre de soixante-quinze colons par les Antanosy en 1674, par les « débris » de la colonie, soixante-trois rescapés, dont un certain nombre de Malgaches eux aussi libres. Il conviendrait de réexaminer la place des Malgaches libres, et notamment des femmes, dans la formation de ce premier parler que Français et Françaises, Indiennes et Indo-portugaises trouvèrent ensuite, quand ils se fixèrent ou furent fixés dans la petite île. L'arrivée ultérieure d'un grand nombre d'esclaves modifia ces conditions. La Grammaire du créole réunionnais qu'a publiée Madame Gillette Staudacher-Valliamée il y a peu sera sans doute alors d'une grande utilité (6).

 

(5) Robert Chaudenson , « Femmes et langues dans la société d'habitation bourbonnaise », pp. 199-206.
(6) G. Staudacher-Valliamee , Grammaire du créole réunionnais , Paris / Saint-Denis, Sedes / Université de la Réunion, 2004, 185 p.

J'en terminerai avec la très discutable communication de Jacqueline Ravelomanana. Cette auteure essaie de définir trois périodes ayant différemment valorisé la femme : avant le 16 e siècle, du 16 e au 19 e siècle et au 20 e siècle (7), alors qu'il y aurait fallu au moins trois communications. Le travail manque d'arrière-plan historique, quand, par delà quelques faits tirés de la tradition orale, il semble se situer dans l'atmosphère de ce qui serait une forme de préhistoire où l'homme serait limité à la chasse du gibier et à la guerre. Les textes malgaches qui racontent la genèse des êtres humains et les premiers événements, auraient dû permettre une analyse plus sérieuse.

 

(7) Jacqueline Ravelomanana , « L'évolution du rôle de la femme du xvi e au milieu du xx e siècle », pp. 35-40.

Quant à la période contemporaine, où apprend-on que Radama i er ait été assassiné ? Quels faits permettraient de dire qu'au 20 e siècle, la femme « n'est pas plus considérée qu'une vache laitière » ? La critique du passé ne doit pas déboucher sur une caricature sans fondement. Dans cette caricature, l'on voit, dans les professions de la santé, la femme malgache confinée administrativement dans les fonctions d'infirmière et de sage-femme. C'est oublier qu'en 1929, l'action d'un certain nombre d'enseignants français de l'école d'Avara-drova et la volonté d'une jeune élève aboutit à l'ouverture du concours de l'École de Médecine aux candidates. Cette jeune élève, Marthe Ralivao, fut reçue première à ce concours et fut lauréate de l'École à la fin des études. Ses professeurs lui avaient déjà trouvé inscription et hébergement à Paris, mais le gouverneur général s'opposa à ce départ. Ce fut la première femme médecin de Madagascar - mais aussi d'Afrique et d'Asie -, et la première des femmes dokotera de Madagascar. L'oubli par l'auteure d'un fait qui reste de notoriété publique, montrerait, s'il en était encore besoin, cette volonté de caricaturisation d'une époque, si critiquable par ailleurs.

Quels faits de l'histoire et de la culture malgache autoriseraient à parler d'une idéologie du sang ? La culture malgache traditionnelle ignore toute idéologie du sang, car, pour elle, tous les hommes, quel que soit leur rang dans la hiérarchie sociale, ont le même sang donné par Zanahary. Dans les conceptions malgaches, ce dont une personne héritait de ses ancêtres, ce n'était pas le sang, mais le hasina . C'est une mauvaise influence française qui amène un certain nombre de familles à s'imaginer avoir du « sang bleu » ! Il est vrai que l'Université française, qui ne sait que peu de choses malgaches sur le sujet, considère comme posé au départ que les sociétés dites anciennes considèrent toutes le sang comme la base de la société. C 'était vrai sans doute dans les anciennes sociétés indo-européennes, mais ce n'était pas général pour l'ensemble de l'humanité. Et, en Europe, ce n'est pas le siècle des Lumières qui a inventé la possibilité des mariages mixtes, comme l'a écrit la directeure de thèse de Mme Ravelomanana, alors que le règlement de la Compagnie des Indes Orientales pensé par Colbert prévoyait que les mariages mixtes de Français et de dames malgaches devaient fonder la colonie de Madagascar, à la seule condition que ces dames soient baptisées et communiées et qu'elles aient reçu le sacrement du mariage.

Enfin, quand l'auteure écrit qu'au 20 e siècle, « le colonisateur se donne une nouvelle redéfinition de la femme, future ménagère. Les femmes doivent apprendre le blanchissage, l'entretien du linge, la couture, la cuisine, la sériculture [sériciculture ?] la dentellerie, le tissage, la sparterie », quel tableau d'ignorance et, disons le mot, de sauvagerie donne-t-elle en négatif de la société malgache ancienne ? Les femmes malgaches, antérieurement au 20 e siècle et à la colonisation, n'auraient-elles pas su laver le linge et faire la cuisine? Sans doute les missionnaires du 19 e siècle les avaient-ils initié aux « travaux de femmes » de broderie et de dentelle, mais l'élevage du vers à soie, la filature, la teinture et le tissage de la soie, du coton et des fibres végétales comme le hafotra - en créole, l'affouche - étaient bien des activités déjà présentes dans les premiers établissements humains dans la Grande Île. Fin 17 e siècle, l'importation en France des tissus de soie malgaches avaient été interdite par l'administration de Louis xiv , parce qu'elles faisaient concurrence aux soieries de Lyon. Ce que l'on constate au 20 e siècle, c'est le déclin des tissus de soie concurrencés par les indiennes et les tissus européens. Pendant longtemps au cours de ce siècle, les tisserandes malgaches ont surtout travaillé à satisfaire la demande des tissus destinés aux cérémonies funéraires.

Dernier volet de la caricature, la proclamation de la République en 1958 et l'Indépendance en 1960 auraient poussé les femmes à envisager un autre avenir. C'est là encore occulter le fait que, dans les années 1950, il y avait déjà beaucoup d'étudiantes en France. J'en ai connues à la Sorbonne, à Polytechnique féminine, et dans les universités de province, à Toulouse, Aix-en-Provence et Bordeaux. Pour ne pas desservir l'image de Madagascar, l'auteure devrait ouvrir un peu plus, avec un esprit critique, les livres qui en parlent et ouvrir les yeux sur le monde que vivent ses contemporains.

Quant à ceux qui pourraient se procurer le livre, ils y trouveraient d'intéressantes contributions sur la question du rôle des femmes dans nos sociétés de l'Océan Indien.